Deux illustrateurs

Lewis Carroll dessinateur

Même si elle fut rapidement éclipsée par sa condition d’écrivain, il est indispensable de considérer l'activité de Carroll en tant que dessinateur. Celle-ci commence dès l'adolescence de l'écrivain, avec la création vers 1850 d'une petite revue satirique destinée à amuser sa famille. Il s'agit d'un travail réalisé collectivement avec ses frères et sœurs, manuscrit par lui et intitulé « The Rectory Magazine » (« La revue du presbytère »). C'est ici que Lewis Carroll écrit ses premières poésies et réalise ses premiers dessins. Il se développe déjà chez le jeune homme un goût prononcé pour la parodie et plus généralement la fantaisie. Ses croquis, au trait sauvage et impulsif, témoignent en outre d'un manque évident de technique et de véritables dons pour le dessin représentatif. Remarquons que son désintérêt pour le respect des perspectives ou encore l'attrait de Carroll pour les positions absurdes ou impossibles figureront plusieurs années après dans le manuscrit des aventures d'Alice sous terre.

En fait, son trait maladroit témoigne de grandes qualités de mouvement et de spontanéité, ce qui peut rappeler par exemple les dessins de Töppfer. Parallèlement, nous pouvons signaler qu'à l'instar de plusieurs dessinateurs de l'époque, Carroll semble obsédé par l'idée d'imbriquer ses images dans les textes de ses poèmes et chansons : ce rapport matériel entre l'image et le texte sera l'un des aspects particulièrement attachants du premier manuscrit d'Alice au pays des merveilles. Il atteste du rapport étroit qui existait entre le récit et ses illustrations dès sa rédaction. Supputons encore, avant de commenter brièvement ce premier manuscrit, que l'excentricité qui se dégage des croquis de Carroll est peut-être influencée par Edward Lear, son contemporain. Cet homme, de vingt et un an son aîné, est l'auteur d'un livre très célèbre à l'époque, intitulé « Book of Nonsense ». Comme nous l'avons précisé dans la première partie de cette étude, il s'agit là de l'un des premiers livres influencés par le style de la caricature, qui s'affirme de manière importante au milieu du XXe siècle en Angleterre.

Concernant maintenant le manuscrit de « Alice's adventures under ground » (Les aventures d'Alice sous terre), il constitue le point de départ de toute l'œuvre romanesque de Carroll. Écrit entre juillet 1862 et février 1863, il ne sera publié sur la volonté de l'écrivain qu’en 1886. Notons que Carroll était très soucieux de ses dessins, et que leur non-publication avec la première édition du texte des aventures d'Alice au pays des merveilles (qui fut illustrée par John Tenniel, rappelons-le) est uniquement due à la volonté de son éditeur Macmillan qui l'en dissuada. Il est aisé d’imaginer que les dessins de Carroll, peu maîtrisés dans leur forme et, comme il le dira lui-même, « en rébellion contre toutes les lois de l'anatomie et de l'art » 1, ne correspondaient pas aux goûts de ses contemporains et aux codes esthétiques en vigueur à l'époque. Néanmoins, cette représentation maladroite ne doit pas seulement à l'incapacité dont Carroll s'accuse avec sévérité, mais peut-être aussi au souci de cerner au plus près sa pensée et de la représenter le plus fidèlement possible.

L'illustrateur John Tenniel

À propos de Sir John Tenniel (1820-1914), il faut retenir qu'il fut l'un des principaux piliers de l'École des Sixties, groupe d'illustrateurs anglais des années 1850-1860 dont la principale caractéristique fut d'avoir développé l'utilisation de la lithographie. Il en demeure aussi le membre le plus célèbre pour son travail de collaboration avec Lewis Carroll 2. À ce propos, il est intéressant de souligner que John Tenniel, qui avait une formation de peintre, travaillait parallèlement pour le journal satirique Punch en tant que caricaturiste politique. C'est un détail intéressant, qui peut en partie expliquer le choix de Carroll pour Tenniel : en effet, celui-ci et ses travaux dans « Punch » ont sans doute permis à l'écrivain de renouer avec l'esprit des journaux satiriques familiaux comme « The Rectory Magazine ».

Précisons enfin que Tenniel réalisa avec Carroll 109 illustrations, soit 44 pour Alice au pays des merveilles : on remarquera que toutes ne sont pas prises en compte par la plupart des rééditions contemporaines du conte. C’est le cas de l'édition 1000 Soleils analysée dans le chapitre suivant, à laquelle il manque quatre images — sans doute pour des raisons de mise en pages et de disposition de l'iconographie (des raisons économiques étant exclues, Tenniel étant mort depuis plus de cinquante ans en 1978 3, date de parution du livre).

 

Deux livres, deux types d’illustrations, deux éditions

Nous allons maintenant nous pencher sur les deux premières formes illustrées du conte à travers deux éditions contemporaines : l’une en collection 1000 Soleils (Gallimard, illustrations de Tenniel), l’autre en collection la Pléiade (Gallimard encore, illustrations de Carroll). Avant d’entamer cette comparaison, précisons toutefois que si la version choisie dans la collection 1000 Soleils tient bien compte du texte de Carroll Alice au pays des merveilles, la version extraite du livre de la collection la Pléiade est quant à elle relative à la première présentation du conte, les aventures d'Alice sous terre, que Carroll rédigea et illustra lui-même en 1862.

Même si le récit est dans ces aventures d'Alice sous terre divisé en quatre chapitres (contre douze pour les aventures d'Alice au pays des merveilles), les différences entre les deux textes sont assez mineures, et ne perturbent en rien la disposition des illustrations. Après une identification des images par rapport au récit, nous finirons sur un commentaire technique concernant les deux livres et leurs types de mise en pages.

 

Présentation des deux ouvrages

Dans la collection 1000 Soleils, éditions Gallimard

Le livre choisi afin d'étudier les illustrations de John Tenniel et leur mise en pages est le volume d'Alice au pays des merveilles paru dans la collection 1000 Soleils des éditions Gallimard en 1978 (pas d’explications rocambolesques au sujet de ce choix, c’est celui de mon enfance). Cette édition propose la traduction de Jacques Papy en ce qui concerne le texte.

La collection 1000 Soleils

En ce qui concerne la collection 1000 Soleils, elle fut créée en 1973 par Pierre Marchand, avant même la création du département Gallimard-Jeunesse 4. La première édition d’Alice au pays des merveilles dans cette collection semble avoir eu lieu en 1975 : la couverture était alors illustrée par Georges Lemoine. Ce livre fait partie du faible pourcentage (environ 10 %) des livres destinés aux enfants : en effet, la grande majorité des titres de la collection sont principalement voués aux adolescents, constituant un fonds de « classiques » littéraires que « toute bibliothèque se doit de posséder » 5. Ces ouvrages de référence sont par exemple ceux des listes de « livres à lire » dans l’enseignement secondaire.

La collection, toujours en vente, a par ailleurs changé de présentation en 1992 : pour des raisons économiques les livres se apparaissent dorénavant sans jaquette, cette dernière étant remplacée par le pelliculage de la couverture rigide ; de plus, la présentation des textes est maintenant moins tassée, le format n’ayant quant à lui pas changé. On remarque une uniformisation des couvertures, désormais dépendant d’une même ligne graphique de manière à ce que la collection soit rapidement identifiable : encart - avec auteur, titre, collection et illustration - centré, entouré d’un à-plat de couleur neutre. Ainsi, l’effet de collection n’a plus besoin d’être créé par l’illustration, qui peut varier d’un ouvrage à l’autre : le volume d’Alice au pays des merveilles est aujourd’hui illustré par Nicole Claveloux, dans un style assez réaliste (du point de vue des proportions), assez différent de ses travaux pour Grasset en 1974 (voir quatrième partie de la présente étude).

Description physique du livre

D’un point de vue matériel, le livre comporte 190 pages, et son format est de 210 x 127 mm. Il est muni d’une couverture rigide, en carton assez fort recouvert de similicuir plastifié rouge, où les seules indications données sont sur la tranche, en lettres dorées (collection, auteur, titre). Cette couverture est elle-même recouverte d’une jaquette en Rhodoïd 6, très résistante et imperméable (sans doute en prévision d’un public d’enfants sans scrupules…), illustrée par Jean-Olivier Héron. Cette illustration de couverture est en couleur et réunit un grand nombre des personnages du récit (le chat de Chester, le lapin blanc, la simili-tortue, la reine de cœur, le chapelier fou, le Griffon et Alice) en une sorte de bloc compact dans lequel Alice se détache grâce à sa robe blanche (qui contraste avec les couleurs sombres des autres personnages) et sa grande taille. Ces personnages sont pour la plupart de simples reproductions des représentations qu’en fait Tenniel, mais coloriés et légèrement stylisés.

Il est intéressant de noter que Jean-Olivier Héron, d’après les indications fournies à l’intérieur du livre, est aussi, avec Pierre Marchand, le directeur de la collection 1000 Soleils : nous pouvons penser que cette illustration personnelle de la couverture (et non, par exemple, la présentation de l’un des dessins de Tenniel) est liée à une volonté d’uniformisation des couvertures de la collection, afin de garantir déjà un probable effet de collection 7.

Dans la collection Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard

La collection Bibliothèque de la Pléiade

On ne présente plus la Bibliothèque de la Pléiade, l’une des plus prestigieuses collections littéraires contemporaines. Elle est créée en 1929 par Jacques Schiffrin, qui fonde sa société anonyme « les Éditions de la Pléiade » avec quelques amis. Son nom est d’ailleurs inspiré du mot russe « pleiada » qui signifie groupe, groupe d’amis en l’occurence, et n’est pas une référence à l’école poétique de Ronsard et du Bellay comme nous pouvons le penser. Schiffrin commence par éditer des livres d’art et des traductions d’œuvres russes avec l’aide de son ami André Gide. Il a cependant bien vite l’idée d’une collection nouvelle, peu encombrante (l’idée lui vient lors d’un voyage en train…) mais dont « la fabrication et l’édition seraient d’une qualité irréprochable » 8. Il s’agirait d’un livre de luxe, imprimé sur papier bible 9 de manière à pouvoir faire tenir un grand nombre de pages dans un faible encombrement.

Cette collection est inaugurée en 1931 avec les Œuvres poétiques de Charles Baudelaire, suivies d’une dizaine de volumes édités selon un principe similaire. Néanmoins, le succès n’est pas au rendez-vous, les libraires étant habitués à prendre des livres en dépôt et se refusant pour la plupart à acheter en compte ferme les livres de la Pléiade. Schiffrin renonce alors à son indépendance, et propose sa collection à Gallimard, par l’intermédiaire de Gide. Ce dernier luttera pendant deux ans afin de convaincre l’éditeur, et Gallimard finit par accepter la collection à la fin de l’année 1933. Cette collection s’appellera désormais « Bibliothèque de la Pléiade », elle sera dirigée par Schiffrin et y gagnera encore en qualité. En ce qui concerne plus spécifiquement l’ouvrage analysé dans cette étude, sa conception a été dirigée par Jean Gattégno, l’un des plus grands spécialistes français de Carroll.

Description physique du livre

Les ouvrages édités dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » sont des livres de luxe. L’ouvrage auquel nous nous référons ici, c’est-à-dire les Œuvres complètes de Lewis Carroll, est conforme aux caractéristiques de la collection : présenté dans un boîtier en carton, ce qui lui assure une bonne conservation, il dispose également de deux jaquettes extérieures, l’une en plastique transparent assez solide, l’autre en papier glacé composé de deux éléments ne recouvrant que la couverture et la quatrième de couverture. Les dimensions du livre sont de 170 mm de hauteur pour 110 mm de largeur. En outre, sa couverture est en cuir « taillée dans la peau de mouton ».

Le livre comprend 1983 pages, deux marques-page en tissus, et du point de vue de son contenu un grand nombre de notes explicatives, un index des noms, une chronologie, des préfaces, etc. La couverture représente une petite photo du visage de Carroll, ainsi que son nom, celui de la collection en rouge, le signe de la NRF 10 mais aussi des indications à propos du contenu du livre et des intervenants ayant participé à son élaboration. Par ailleurs, le dos de l’ouvrage indique encore les noms de l’auteur et du livre ; la collection est facilement identifiable grâce à son aspect physique, et particulièrement ses bandes horizontales dorées tracées sur le dos.

 

 


1 d'après un article paru dans Théâtre en avril 1887, à l'occasion de la transcription d'Alice à la scène

2 Après son travail sur De l'autre côté du miroir (et ce qu'Alice y trouva), Tenniel ne renoua jamais avec un succès comparable à celui rencontré avec Carroll.

3 Il s'agit là de la durée légale de protection du droit patrimonial d'une œuvre en 1978 ; au delà, l'œuvre tombait dans le domaine public (cette durée est aujourd'hui de soixante-dix ans).

4 Pierre Marchand est depuis le directeur de ce département Gallimard-Jeunesse (1996)

5 Denise Dupont-Escarpit in Nous voulons lire !, n°93, mars 1992

6 Rhodoïd : nom déposé d’une matière thermoplastique incombustible, nouveau et à la mode lors de la conception du livre

7 à l’instar de la collection Page Blanche, toujours chez Gallimard, dont l’identité visuelle est assurée par les illustrations de couvertures de Yan Nascimbene

8 d’après Pierre Assouline in Gaston Gallimard, un demi siècle d’édition française

9 type de papier particulièrement fin

10 Nouvelle Revue Française, point de départ et sigle de la maison d’édition Gallimard